SOMBRES PAGES D’HISTOIRE

Les Juifs en Bretagne durant la Shoah

 

LE PASSE : Les Juifs n’ont jamais été très nombreux en Bretagne. La plus importante communauté est installée à Nantes. En 1240, Jean 1er, à la demande expresse des évêques et des seigneurs locaux, rendit une ordonnance contre les Juifs et les expulsa de Bretagne. Un certain nombre d’entre eux fut apparemment massacrés par des fanatiques religieux. Ce n’est qu’en 1543 que l’on voit débarquer à Nantes, pour la première fois, des Conversos (Marranes) portugais. Cette petite communauté sera menacée à diverses reprises d’expulsion. Beaucoup émigrèrent vers des pays plus accueillants (Pays-Bas, par ex.) Entre 1778 et 1785, on procéda à plusieurs expulsions. La situation n’évoluera guère plus tard, même après l’émancipation des Juifs au début du 19° siècle. Le recensement de 1808 indique seulement 33 Juifs pour l’ensemble de la Bretagne ! Vers la fin de ce siècle, la communauté juive de Nantes atteint près de deux cents personnes. Ailleurs, on ne peut parler de véritables communautés : le Morbihan, par exemple, abrite 23 Israélites, sur une population de 490.000 habitants.

 

L’AFFAIRE DREYFUS : La marée antisémite provoquée par cette tragique affaire atteindra  la Bretagne, en dépit d’une présence « juive » plus que restreinte. Des manifestations antisémites monstres ( de 3.000 à 20.000 personnes) se déroulent à Nantes. A Lorient, le sous-préfet ordonne de faire garder militairement, les rares maisons habitées par des Juifs. La presse bretonne participera activement à la diffusion de la haine antisémite. Le journal vannetais « L’Armor », du 2 mai 1898 dénonce « l’invasion juive » et propose « de n’admettre en France que les Juifs convertis, car le baptême efface la tache de sang » L’affaire aura réussi à diviser les Français et surtout, à semer dans beaucoup d’esprits, la graine antisémite, qui pourra germer dans d’excellentes conditions dans les années 1930 et 1940.

 

LA 2° GUERRE MONDIALE : Avec la débâcle de mai-juin 1940, la Bretagne va devenir un lieu de refuge important pour des centaines de milliers de personnes fuyant les zones de combat. A lui seul, le Morbihan accueillera plus de 144.000 réfugiés, venant pour la plupart du nord de la France, mais aussi de la région parisienne et même de Belgique.

 

LES PREMIERES VICTIMES JUIVES : Le 18 juin 1940, le chalutier océanographique « La Tanche » ancré à Lorient, embarque des soldats français et polonais, en plus de quelques civils. Une demi-heure après son appareillage, « La Tanche » heurte une mine placée sur un haut fond et explose. Le navire coule rapidement, entraînant la mort de plus de 190 personnes, dont un couple juif, les Zisman, d’origine polonaise. Le corps de M. Zisman sera retrouvé, neuf jours plus tard, sur le rivage. Au même moment, arrive à Remungol, village de l’intérieur du Morbihan, le Docteur Fritz Weinmann, de Berlin, réfugié en France,  en compagnie de deux cents autres réfugiés juifs. Celui-ci est accueilli par une habitante, Mélanie Le Gal, à qui il se confie « Si les Allemands me prennent, je connais le sort qu’ils me réservent ! » En effet, d’après un témoignage, cette personne aurait été internée, avant la guerre, dans un camp de concentration en Allemagne. Après avoir erré plusieurs jours dans la commune, Fritz Weinmann, se donne la mort. Son corps fut retrouvé le 16 juillet 1940 dans les landes du Bréguéro. Aujourd’hui son nom figure sur le monument dédié aux victimes de la deuxième guerre mondiale, à Rémungol. Ces trois victimes ne seront, hélas, pas les dernières !

 

UN TEMOIN PARLE : Samuel Rubin, âgé alors de 10 ans, arrive dans le Morbihan, en provenance de Charleroi, en Belgique. 60 ans plus tard, il nous confie ses souvenirs concernant ce tragique mois de mai 1940 « Je visualise encore clairement la traversée de Péronne en flammes, après les bombardements aériens. Durant tout notre exode, nous fumes bombardés et mitraillés aveuglément par la Luftwaffe.. Arrivés à Paris, les autorités françaises ordonnèrent notre évacuation et c’est ainsi que nous sommes arrivés, via Nantes et Vannes, à Pen-Hoet-Marho (Morbihan). Nous n’étions pas connus en tant que Juifs. Il y avait une certaine animosité chez les habitants parce que nous étions des réfugiés polonais de Belgique et que le roi Léopold III avait capitulé (27 mai 1940).. Nous étions logés dans une petite maison qui appartenait à un fermier ayant été mobilisé. J’aidais les enfants du coin à emmener les vaches aux pâturages. Je me rappelle que les taons étaient très actifs et que les vaches, la queue dressée en l’air, chargeaient en retournant vers l’étable ! De temps en temps, les fermiers allaient en ville et je leur demandais la permission de les accompagner, en empruntant un vélo.. Il y avait avec nous deux autres Polonais, non juifs, une jeune étudiante de l’Université de Bruxelles et son petit ami qui s’était engagé dans l’armée française. Nous couchions dans la paille, et puis, comme vous le savez, les Allemands nous ont rattrapés ici. En août, nous avons été rapatriés vers la Belgique.. »

La suite de cette histoire sera tragique. La famille Rubin devra affronter les persécutions antisémites et se cacher pour échapper aux rafles nazies. A l’été 1943, Samuel sera placé dans un centre de la Jeunesse Ouvrière Chrétienne, avec l’aide de la résistance belge et de religieux catholiques. Séjour écourté par l’arrestation de sa mère (déportée à Auschwitz en août 1943, puis assassinée) Le jeune Samuel retourne alors à Charleroi et se cache avec son père dans un bâtiment abandonné. Ils parviendront à survivre jusqu’à l’arrivée de l’armée américaine le 4 septembre 1944.

Aujourd’hui, installé au Texas, Samuel Rubin milite en faveur de la tolérance entre les peuples et les religions. Il raconte son histoire dans les établissements scolaires et insiste sur la tolérance et le dialogue entre les peuples « la haine dévore ceux qui la cultivent »

 

DES ETOILES JAUNES DANS LA NUIT MORBIHANNAISE :  Deux ans après l’arrivée des Allemands, le port de l’étoile jaune est imposé aux Juifs. Peu échapperont à cette mesure infamante car dès les premiers jours de l’occupation, et avec le plein accord du nouvel état collaborationniste de Pétain, tous les Juifs avaient du se déclarer en tant que tels auprès de leur préfecture ou de leur mairie de résidence.  Ceux qui ne l’ont pas fait risquent gros : une forte amende, accompagnée d’une peine de prison ou de déportation dans un camp de détention français. Le 19 mars 43, Joseph Berdah, natif de Tunis, est arrêté à Vannes, sous le prétexte que son étoile n’était pas assez bien cousue. Il sera déporté vers l’île d’Aurigny (nous ne savons pas si celui-ci a survécu). D’autres sont dispensés du port de l’étoile, comme les Juifs d’origine turque, du fait de la neutralité de la Turquie. Rachel Benzon, habitant Quiberon, fait partie de cette minorité « privilégiée » Privilège qui ne durera qu’un temps puisque le 4 janvier 1944, deux gendarmes allemands se présentent à sa porte et lui signifient de faire ses bagages et de les suivre. Laissons la parole à Rachel qui se remémore les évènements « Si j’avais écouté Maître Cameden, un avoué de Vannes, qui s’était occupé de mes affaires auparavant (son petit commerce de bonneterie avait été « aryanisé ») j’aurais pu être sauvée. Il voulait que j’aille me cacher dans un couvent, mais en tant que juive, il m’était difficile d’entrevoir une telle issue. Ça me déplaisait et je ne pouvais accepter sa proposition. Et même si cela avait été dans une famille d’accueil, je n’aurais pu d’avantage accepter car j’aurais mis en danger la vie de ces personnes en jeu ! «  Conduite à la prison de Vannes en compagnie de sa tante et d’autres Juifs morbihannais, Rachel sera transférée au camp de Drancy, le 4 février 1944. Le temps de l’enfer commençait.

 

« A Drancy, les salles étaient immenses, sans cloisons, où l’on dormait sur des lits de camp. Ma tante dormait d’un côté , tandis que de l’autre se trouvaient Lucienne Okrent et sa fille Liliane. Je me souviens de deux médecins, le docteur Pierre Lévy, qui sera l’un des rares survivants de notre convoi et le docteur Dreyfus. La mère de ce dernier n’était pas juive et pour cette raison, le docteur avait tenté de parler au commandant allemand. En vain, l’officier avait fait alors un geste de la main signifiant que cela n’avait aucune importance. Le docteur Dreyfus, insistant, celui-ci s’était retourné et l’avait giflé violemment ! »

 

 

MATRICULE  75348 : Le 10 février 1944, le train du convoi numéro 68 emmène Rachel Benzon et 1499 autres damnés vers  l‘enfer d’Auschwitz. A la Libération, en mai 1945, il n’y aura que 59 survivants pour ce convoi. Rachel sera parmi les quatre rescapés originaires du Morbihan. Elle nous raconte sa vie d’alors « C’était bien organisé et on allait « tranquillement » vers la mort. On nous y conduisait comme des moutons, sûrement et doucement. Oui, vers la mort ! On avait peur tous les jours, et chaque jour qui passait était une sorte de victoire. Encore un jour de gagné ! J’eus la triste surprise de revoir un jour quelques anciennes camarades de l’orphelinat Rothschild de Paris. J’appris plus tard que la directrice avait demandé aux parents proches de ses pensionnaires, s’il y en avait, de venir les prendre, mais tous ceux qui étaient restés avaient été raflées, puis déportées à Auschwitz… Une de nos préoccupations majeures était de laver nos vêtements, du moins, tenter le faire. Comme il n’y avait pas de savon, on rinçait nos chemises et nos culottes à l’eau froide. La boue qui y collait ne partait pas vraiment. Le problème était aussi de les faire sécher, parce que les accrocher quelque part était trop risqué. On les aurait volés en un clin d’œil et on se serait retrouvées nues ! Alors, on les faisait sécher simplement sur notre ventre.. On se battait furieusement contre les poux qui pullulaient. Je vous assure qu’on les avait étudiées ces bêtes ! Il y en avait de deux sortes : les blancs et les noirs qui nichaient dans les coutures de nos guenilles. Avec un peu de sadisme, on les faisait craquer entre nos ongles… De temps en temps, les Nazis organisaient une séance d’épouillage. On se retrouvait alors toutes nues dehors, dans le vent ou dans le froid, et ils nous aspergeaient tout le corps avec un produit chimique qui ressemblait à du Flytox, vraiment puant. De même pour nos vêtements que nous devions remettre. Cette odeur chimique nous imprégnait la peau. Incroyable !

 

RAVENSBRUCK : « Un jour, les Allemands ont décidé notre évacuation. Quelle coïncidence, c’était le jour de sainte Rachel, le 15 janvier 1945 ! Oui, une marche forcée vers le camp de Ravensbrück. Le long de la route, on trouvait parfois des bidons de lait ou des pommes de terre chaudes, laissées par des Polonais. La nuit, on se regroupait, à 5 ou 6, sous une seule couverture, comme dans une tente, avec une ouverture vers le haut. Serrées les unes contre les autres, on pouvait ainsi lutter contre les morsures du froid. Le jour, on marchait et quand il y avait des traînards, les gardes les mettaient à mort en leur fracassant la tête à l’aide de massues : des boules de métal, fixées au bout de perches. Parmi mes compagnes, il y avait Germaine. Son histoire est terrible. Elle avait été arrêtée avec son mari quinze jours seulement après son mariage, et à Birkenau, les médecins nazis lui avaient inoculé la tuberculose dont elle mourra six mois après la Libération, à Marseille… «  A Ravensbrück, Rachel rencontrera les résistantes, Danielle Casanova et Germaine Tillon. Elle nous raconte l’anecdote suivante. Un jour, elle croisa Germaine Tillon dans une allée, qui lui dit « C’est tout ce que tu as à te mettre sur le dos ? » En effet, sa garde-robe était alors réduite à sa plus simple expression, des loques. Et Rachel, qui n’avait pas perdu son sens de l’humour, de lui répondre « Oui, les bagages n’ont pas suivi ! »  Germaine Tillon lui proposa de passer la voir dans son « block » de couture (atelier où étaient ravaudés les vêtements récupérés systématiquement par les Nazis, pour être ensuite expédiés en Allemagne pour habiller les « nécessiteux »)  Hélas, Rachel ne put bénéficier de son offre car l’atelier fut subitement déménagé. Un peu plus tard, les deux femmes se rencontrèrent à nouveau. Germaine s’arrêta et de dessous sa robe, tira une ceinture « Gibaud » en lui disant « Tiens, ce sera au moins quelque chose ! » C’est avec émotion que Rachel se souvient de cet acte de pure générosité. 

NEUSTADT : En mars, les Nazis, menacés par l’offensive soviétique, décident une nouvelle évacuation, cette fois en direction de Neustadt, dans un camp (Stalag) de prisonniers de guerre français. Rachel se voit assignée à l’équipe d’une dizaine de femmes, chargée de vider les ordures du camp « Avec mes compagnes d’infortune, surveillées par des gardes âgés « soutenus par leurs fusils », on s’en allait. On devait, soit tirer, soit pousser une lourde remorque. Cinq devant, cinq derrière. On allait vers un bois en dehors du camp. Là, nous avons vu des prisonniers français. Parmi eux des Bretons ! Ils nous firent de grands signes, en pointant vers un endroit, une bâche, sous laquelle nous découvrirons des tas de carottes, avec des rutabagas et quelques choux. Cachées, ces carottes furent ensuite mangées crues, mais quel régal ! Quelquefois, ces prisonniers laissaient une marmite, pleine de pommes de terre chaudes. Une autre fois, nous eûmes la surprise de trouver une sorte de crème anglaise, et je me rappelle qu’au bout de quelques minutes, ayant puisé ce liquide à l’aide de nos gamelles plutôt sales, la couleur de notre exceptionnel dessert avait tourné au gris ! »

 

LIBERTE ! Le 2 ou 3 mai 1945, les prisonniers français viennent leur apprendre que les Allemands se sont enfuis, et que dans leur hâte, ils ont oublié ( ?) les consignes de leurs chefs, à savoir, cadenasser toutes les baraques des détenus et y mettre le feu ! Stupéfaites, les captives auront quelques difficultés à réaliser cette soudaine liberté. Le soir même, elles seront conviées à un festin organisé par les Français. Vu l’état de faiblesse de la plupart des détenues, beaucoup seront malades. Rachel retournera en Bretagne et y retrouvera son fiancé, capitaine au long cours, qui l’avait attendue pendant plus de 18 mois. Ils se marieront, et comme dans les contes joyeux, ils auront des enfants.. Rachel s’est éteinte en 2003. Que D’ieu ai son âme !

 

ET MEME LES ANCIENS POILUS : Antony Fleur, en tant qu’ancien combattant de la « Grande Guerre » de 1914-18, blessé et décoré, était théoriquement « protégé » par les nouvelles lois de Vichy. Retraité de l’enseignement, il menait une vie paisible à Lorient jusqu’à l’arrivée des Allemands. Il juge qu’il n’a pas à porter l’infamante étoile jaune. Après les bombardements intensifs de Lorient par les Alliés, il décide d’emménager avec sa famille dans leur maison de campagne de Quiberon. Mais en janvier 1944, leur vie bascule.  Colette, sa fille, nous raconte :

« Jamais mon père n’avait évoqué devant moi l’éventualité d’une déportation.. Etant en vacances pour les fêtes de Noël, j’étais présente ce 4 janvier 44 lorsque vers 8 heures du matin, deux soldats de la Wehrmacht vinrent chez nous, avec l’ordre d’emmener mon père à la Kommandantur. Ils dirent que moi aussi je devais les suivre, mais mon père leur fit remarquer que, selon la juive (quelle ironie) j’étais aryenne (NDA : sa mère étant catholique) Mon père partit donc seul. Ayant appris qu’il avait été transféré à la prison de Vannes, nous avons été autorisées à lui porter un colis de vivres et quelques effets. C’est là que je l’ai aperçu pour la dernière fois ! Lorsque les gardiens nous ont vu faire des signes, ils m’ont chassée de la cour où je me trouvais tandis qu’il assistait à l’ouverture du colis que je venais de déposer.. »

 

DRANCY. ANTICHAMBRE DE LA MORT : Antony Fleur est alors dirigé (en compagnie de Rachel Benzon) sur le camp de Drancy. Lors du transfert des détenus de ce camp, il parvient à jeter dans la rue une lettre adressée à sa famille restée en Bretagne. Un inconnu la postera. Ces feuillets, écrits au crayon, constituent une sorte de « testament » et le dernier signe de vie laissée par le futur déporté :

« Ce sont d’immenses bâtiments modernes à 5 étages, tout en ciment, avec larges baies, destinées à servir de casernement à la Garde Mobile. On y trouve tout et gratuitement (coiffeur, médecin, dentiste, douches, raccommodage, cordonnier, etc. Ainsi que je vous l’avais dit (NDA : une autre lettre clandestine avait été expédiée le 3 février) Drancy n’est qu’un lieu de passage où l’on ne reste que quelques jours ou quelques semaines. Actuellement, des convois arrivent presque chaque jour et il en part un au moins toutes les semaines.. A Metz (lieu supposé de destination) on fait un triage d’après l’age, les aptitudes, la nationalité (car il y a bien 80% des Juifs d’origine étrangère qui résident (résidaient) en France) Des bruits courent, on serait envoyé, disent les uns, en Tchécoslovaquie, à Dresde, en Silésie, disent d’autres. En définitive, on ne sait rien car là-bas, personne ne peut écrire, ni recevoir de correspondance ou de colis..  Par ailleurs, on se croirait dans un asile de vieillards. Ils ramassent tout. Il y a ici des vieux et des vieilles de 85 ans, un innocent, un aveugle de 35 ans, avec 5 petits enfants, deux bonnes sœurs d’origine juive, un curé idem, un général idem ? Il vient des gens de toutes les régions. Le convoi de Poitiers arrivé en même temps que nous était de 150 individus… Vendredi dernier 4, tous les derniers arrivants ayant un conjoint non-juif ont été appelés au bureau d’un gradé allemand au camp. Celui-ci nous faisant passer à tour de rôle, nous a posé cette question : avez-vous ici, sur vous, la preuve que votre femme (votre mari) est aryenne. Evidemment personne ne se doutait du coup, personne n’avait emporté la preuve et c’est ainsi que nous avons été mis d’office sur la liste de la prochaine déportation. Pour moi, j’ai dit au type que ces documents étaient arrivés au 17 rue Lacharrière (où habitait l’une de ses filles)  à Paris, mais il n’a pas daigné répondre et m’a renvoyé.

 Antony Fleur, son épouse et sa
fille Colette, avant la guerre.

D’autre part, le Commandant du camp, devant l’affluence des réclamations devant son bureau, à son heure de réception, est sorti pour annoncer que « seuls n’étaient pas déportables les conjoints ayant trois enfants mineurs baptisés » Ceci est en opposition avec ce que j’avais entendu de tous cotés et me permettait d’espérer pouvoir rester ici.. Comme un fait exprès, hier soir et ce matin, le Commandant Schmitt ne recevait pas à cause des alertes, obligeant tout le monde à rester dans les chambres. Lundi : on commence les préparatifs pour Metz, camp de triage. On voyagera dans des wagons à bestiaux cadenassés. Durée du voyage inconnue et qui dépendra sans doute de l’encombrement plus ou moins grand des voies. Peut-être là-bas passerais-je interprète sur un chantier ou dans un bureau ? (NDA : il avait été professeur d’allemand) Actuellement, j’ai été désigné comme chef de wagon (60 hommes) et en attendant, chef de chambrée. J’ai sous ma responsabilité une vingtaine de mineurs venus du Midi, un docteur en chimie, un médecin (mon adjoint) des quantités de vieillards plus ou moins impotents, un Allemand richissime, arrêté à Nice et autres gens fraîchement arrivés de Nice… Les choses seront moins belles d’une part, moins redoutables de l’autre qu’on est porté à l’imaginer. C’est le point de vue d’anciens habitués juifs de camps de concentration, libérés puis repris. Depuis 3 semaines, changements dans la Gestapo, d’où accroissement de la sévérité. Il y a 3 semaines, j’aurais été non déportable, maintenant je suis bien dans le bain. Espérons toutefois que les documents demandés par Guitte (NDA : son autre fille, Marguerite) ayant suivi à Metz, on me relâchera, mais espérons faiblement. Il y a parti pris de tout ramasser maintenant, y compris conjoints d’aryens ou d’aryennes ayant plusieurs enfants baptisés. Il faut se faire une philosophie.. Antony »

Le détenu croyait-il encore à une issue positive, ou voulait-il simplement rassurer sa famille ? Nous ne le saurons jamais. Antony Fleur disparaîtra à Auschwitz, assassiné.

 

 

UN PETIT VILLAGE BRETON: Après les rafles menées à Paris en 1942, nombreux seront les Juifs qui tenteront de partir pour des régions plus sures. La famille F. installée en région parisienne, a vite compris les dangers qui menacent leur vie. Le 17 juillet 1942, la famille F. prend le train et arrive dans le Morbihan. Juliette raconte « Nous avons attendu toute la journée sur la place du marché, sans savoir où aller. Le maire est venu et mon père lui a expliqué notre situation. On nous trouva un logement dans un petit village, non loin de Le Faouet, qui s’appelle Le Cosquéric. Il y avait environ cinq maisons. C’était une seule pièce au sol en terre battue, mais nous étions extrêmement reconnaissants » Le père, très débrouillard, trouve rapidement un emploi à Lorient, pour le compte de.. l’organisation allemande Todt ! (celle-ci est responsable de la construction du Mur de l’Atlantique, supposé empêcher tout débarquement ennemi, et emploie entre 15000 et 28000 personnes dans la région lorientaise,) Cette situation durera pendant près de deux ans et toute la famille ( 7 personnes) parviendra à survivre jusqu’à l’arrivée des Américains en août 1944.

Marie, à l’école, après la Libération
 

Marie conserve de cette période quelques bons souvenirs « J’étais une enfant cachée qui ne se cachait pas et j’avais deux frères et deux soeurs qui ne se cachaient pas non plus ! Nous disposions d’un espace sans limites.. pas de clôtures, pas de barrières.. deux ans, les pieds nus dans des sabots et vêtue de hardes, à vagabonder dans la lande. Pas d’eau courante, pas de sanitaire, pas d’électricité.. le paradis ! La petite école à quelques deux kilomètres de là, nous a reçus et nous a enseignés ce que tous les petits Bretons recevaient de l’école primaire.. Nous vivions dans une grande insouciance car personne ne nous mettait en garde : la guerre faisait autour de nous de nombreuses victimes et nous ne le savions pas ! Mon frère Marcel m’a raconté que les paysans du coin avaient été sidérés de le voir manier avec dextérité la fourche, pour déblayer, tout seul, un tas de fumier. Il n’avait que neuf ans ! Parfois, il y avait des soirées « clandestines » Je me souviens d’une séance de cinéma dans une grange au toit détruit. Un film très triste : lequel ? »

Leur survie tient du miracle. Six membres de cette famille, restés à Paris, ont été arrêtés, puis déportés à Auschwitz. Il n’y aura aucun survivant.

 

UN JEUNE RESISTANT : Meyer et Touba K. sont arrêtés le 15 octobre 1942 à Vigneux sur Seine. Ils laissent derrière eux, complètement désemparé, leur fils unique, Joseph, âgé de 13 ans. Grâce à des amis de ses parents, et à l’intervention d’un prêtre, il peut se réfugier temporairement chez une famille dans le Morbihan. Au bout d’une dizaine de jours, celle-ci décide de l’envoyer à la pension St-Jean-Baptiste, à Arradon, mais auparavant exige de Joseph de se convertir au catholicisme. On le baptisa et on lui attribua un nouveau nom, Joseph Louis Marie Cléné. Ce dernier se souvient « Je dois dire que malgré mon intégration, j’étais brimé par mes camarades et par la direction.. je passais avec succès mon Brevet en 1943, puis vinrent les vacances. Comme je ne voulais pas retourner dans ma famille d’adoption, je restai donc à la pension. Un après-midi, je décidai d’aller sur les galets de la plage. C’est là que je rencontrai une jeune Parisienne avec qui je fis la conversation. C’est là tout le mal que je fis, mais un frère de l’école, en civil, m’avait vu et je fus appelé par le Supérieur, qui me dit « demain, tu rentres à Paris ! » Je lui rétorquai qu’il m’envoyait ainsi à la mort. Pour toute réponse, il me déclara qu’il fallait y penser avant ! » L’attitude de ce religieux appelle quelques questions, la plus embarrassante étant, si celui-ci connaissait les origines juives de Joseph (ce qui est quasiment prouvé) ignorait-il les énormes risques encourus par l’adolescent ?

Joseph parviendra, après maintes péripéties, à gagner la zone sud et finira dans la Résistance comme messager. Laissons-lui la parole « Une belle matinée de 44, en mai, je crois, trois camions de jeunes, habillés en miliciens et armés jusqu’aux dents, débarquèrent à notre centre (NDA : centre dépendant le l’organisation des « Compagnons de France ») et demandèrent à parler au directeur.. En fait ces miliciens étaient des résistants du réseau de l’Armée Secrète, dépendant du Général de Gaulle, qui venaient faire main-basse sur la caisse et les uniformes des Compagnons de France. Pour conclure, leur chef nous demanda si certains d’entre nous étaient désireux de partir avec eux. Ce que je fis ! Mon rôle sera de porter des plis d’une section à l’autre. Nous étions cantonnés dans la forêt près de Cluny. Un jour, alors que j’étais dans un camion avec cinq ou six camarades, un barrage de Boches nous immobilisa. Ils nous alignèrent, un Allemand derrière chacun de nous, et nous demandèrent nos Ausweiss, puis fouillèrent entièrement notre camion. Ils ne trouvèrent rien : un faux plancher dissimulait notre cargaison d’armes ! »

A la fin de la guerre, Joseph militera dans une organisation juive et partira, une fois de plus, clandestinement, cette fois, pour la Palestine. Il y rejoindra la « résistance  juive» et combattra dans les rangs de la Hagannah et du Palmach, embryons de la future armée israélienne.

 

LA MORT AU BAGNE DE GROIX : Si les noms de certains camps français sont bien connus, comme ceux de Drancy, Gurs, Les Milles, Beaune-la-Rolande ou Compiègne, il n’en est pas de même pour une multitude de lieux de détention de moindre importance. En novembre 1942, l’organisation Todt (voir ci-dessus) désireuse de trouver du personnel « à bon marché » prépare l’installation de 1400 détenus sur l’île de Groix (Morbihan) Il n’en arrivera que 293, mais dès le départ les conditions de détention sont catastrophiques : ravitaillement minimum, absence de chauffage, et surtout les sévices infligés journellement par des gardiens sadiques. En l’espace de deux mois, pas moins de 46 détenus y périront. Le 13 décembre 1942, deux Polonais d’origine juive, Graneck Gotajner, 42 ans, et Abraham Radoszycki, 40 ans, qui venaient de vider les tinettes, sont exécutés par leurs tortionnaires. Leurs corps sont alors jetés dans ces fosses. On est certes loin d’Auschwitz, mais la barbarie nazie opère partout ! Un de leurs compagnons, non-juif, René Le Rouille, témoin du drame, écrira un émouvant poème, simplement intitulé « Groix » dont nous extrayons ces passages :

 

Malgré la tâche ardue et du temps, le courroux

Il fallait travailler ou recevoir des coups

Mais si l’on réfléchissait, c’était le grand carnage

Groix ! Sous ton ciel gris, je te verrai toujours

Où, combien parmi nous ont vu leur dernier jour

Sur ton île sanglante aux roches granitiques ?

Combien de malchanceux qui, vraiment héroïques

Sont tombés sous les coups des lâches assassins

Bien souvent sans motif ou des méfaits bénins ?

J’ai vu deux malheureux après la bastonnade

Tomber alors tous deux sous une fusillade

Cela sans procédure et sans aucun jugement

Ils avaient le grand tort d’être juifs, simplement

Puis, comme dernier outrage après leur agonie

Une fosse d’aisance, en tombe, fut choisie..

 

LES ENFANTS CACHES : La famille E. s’installe en avril 1942 à Saint-Nicolas-de-Redon. Leur vie sera bouleversée par la dénonciation du père, Moszeg, arrêté puis déporté en mai 1944. Affolée, la mère et ses deux enfants, Denise et Léonard, âgés respectivement de 4 et 10 ans, fuient et tentent de trouver un refuge dans les fermes avoisinantes. Rivka E. réussira à contacter un industriel, M. Gaston Sébilleau, un ancien mutilé de guerre qui est directement impliqué dans une filière d’évasion de prisonniers de guerre. Ce dernier se met en rapport avec un prêtre, le Père Le Cadre, qui va organiser ce sauvetage. Le journal, tenu par l’une des sœurs de cet établissement, nous précise la situation :

« Avril 1944 : M. Sébilleau, de Redon, nous amène un enfant juif qu’il faut soustraire aux Allemands. Il y va de sa vie. Pas de dossier, pas de carte d’alimentation. On le dira abandonné, enfant trouvé. Ces amis de Redon, industriels en bois bien connus, nous arrivent donc en voiture à 11 heures et déclarent « Une famille juive est recherchée par les Allemands. Le père, tailleur à Saint-Nicolas-de-Redon et réfugié, a été dénoncé par une voisine française et emmené dans un camp de concentration. Il reste la mère et deux enfants, une fille, Denise, et un garçon, Léonard. La mère en détresse est venue demander secours chez nous ce matin parce que nous nous occupions des prisonniers. Placée dans une ferme, elle a du fuir, dénoncée par la même Française que son mari et chercher un refuge dans une autre ferme. Denise, 4 ans, est placée chez les Sœurs de Saint-Vincent-de-Paul. Reste le garçon qui est trop exposé chez moi. Voulez-vous le prendre ? La maison encoure un grand danger ! Réponse : oui, mais l’enfant changera de nom ! On ne peut refuser. Une heure plus tard, le garçon arrive à La Bousselaie, sous le nom de Louis Durand. Si il y a recherche, Mère dira qu’il est arrivé, errant, sans papier, sans carte d’alimentation. Evidemment, il n’est pas baptisé. Loulou (NDA : son surnom) ne va pas en promenade avec les autres. S’il voit arriver des personnes qu’il a connues à Saint Nicolas, il se dissimule dans la chambre de Mère. Il a dix ans et se rend compte de la situation. Jamais il ne parlera des siens à ses camarades, ni aux Sœurs, et le secret sera bien gardé. Fin juin 44 : Un dimanche, après les Vêpres, arrive l’espionne de saint Nicolas qui a dénoncé la famille juive. Elle vient pour voir Léonard. Dès que l’enfant l’a reconnue, il court se cacher. Sa sœur était justement, ce jour-là, à La Bousselaie ! Nous nions sa présence chez nous mais jugeons plus prudent de transporter plus loin les deux enfants. Le soir à 7 heures, Mère part en voiture à cheval avec Madame Gaudin de Langle et emmène les petits à Fescal, en Péaule. Ils y resteront jusqu’à la Libération et reviendront alors à La Bousselaie. Ils ne reverront jamais leur père, passé au four crématoire. Ils seront baptisés tous les deux le 13 janvier 1945, à Redon, et reprendront leurs noms véritables, E. L’auteur a retrouvé Denise, qui demeure traumatisée par cette terrible expérience. Ses blessures guériront-elles un jour ? On oublie trop souvent ces jeunes d’alors qui ont vécu ces moments, ces séparations qui les ont isolés totalement du reste de la société. Eux aussi sont des victimes de la barbarie nazie. Meurtris, non en leur corps, mais dans leur âme. Ils n’oublieront jamais !

 

L’ODYSSEE DES LAZEGA : Les Lazega, Polonais installés à Bruxelles, quittent précipitamment leur domicile le 13 mai 1940, le jour même de l’invasion allemande. Un mois plus tard, réfugiés à Paris, ils se voient contraints à partir pour la Bretagne. Mais les Allemands les rejoindront rapidement. Fanny et Eva, âgées respectivement de 9 et 6 ans, fréquenteront l’école du bourg de Locminé, tandis que leur père, Jacob, effectue quelques menus travaux pour améliorer l’ordinaire.

Léah Lazéga et ses trois enfants
à Barcelone, 1943

 

Puis les autorités allemandes leur ordonne de retourner en Belgique. Madame Lazega pressentant le danger, décide d’ignorer leur injonction et de prendre le train en direction du sud. Leur voyage manquera de leur être fatal puisque leur train est mitraillé et détruit en grande partie ! Ils s’installeront plus tard à Albi où ils mèneront une vie presque normale. La sœur de Madame Lazega vivant aux USA, l’idée d’obtenir des visas américains était devenue une idée fixe. Régulièrement, cette dernière se rendait au consulat américain à Marseille pour mettre à jour sa demande d’émigration. Demande qui sera, hélas, toujours refusée, malgré la recommandation écrite de sa sœur, et des démarches effectuées par un avocat (payé en nature : des costumes sur mesure, taillés par Jacob). Les Lazega alors emménagent à Marseille en décembre 1941. Les visites au consulat se multiplient, sans jamais aboutir (voir ci-dessous « Les Portes fermées ») De plus, la situation se dégrade de jour en jour, les rafles de plus en plus fréquentes. Jacob est arrêté et envoyé au camp des Milles. Craignant la capture de ses filles, Léa Lazega va les mettre à l’abri. Eva est placée dans un couvent tandis que Faye se retrouve dans un home d’enfants à Saint-Raphaël.

Faye se remémore le lieu « C’était une maison privée, située au sommet d’une montagne, et un lieu splendide à mes yeux d’alors. Hormis la trentaine d’enfants qui s’y trouvait ainsi que le personnel qui s’en occupait, nous ne voyions personne et nous ne quittions jamais cet endroit. Nous célébrions les fêtes juives, ce qui indique que nous étions pris en charge par une organisation juive (NDA : il semblerait que ce soit l’OSE, Organisation de Secours aux Enfants)  Deux mois après la naissance de leur petit frère, Max, Faye et Eva retourneront à Marseille. Leurs conditions de vie devenaient de plus en plus précaires et dangereuses. Léa réussit à se procurer de faux papiers d’identité qu’elle donna à son mari (qui ayant bénéficié d’une « permission » de son camp, avait « omis » d’y retourner) qui partit immédiatement se cacher dans la région. Un nouveau projet prenait forme : gagner l’Espagne d’où il serait certainement plus aisé d’obtenir les fameux visas.

 

L’ANGE DE LA MONTAGNE : Le 23 décembre 1942, Léa et ses trois enfants quittent Marseille en direction de Perpignan. Arrivés, ils passèrent la nuit dans un modeste hôtel, non sans appréhension, car il y avait là, nombre de soldats allemands ! Le lendemain matin, très tôt, un autocar les emmena à Amélie les Bains, base de départ pour franchir les Pyrénées. Léa avait, entre temps, appris auprès d’autres réfugiés, que la route de la montagne était plus sure que celle qui longeait la cote méditerranéenne, très surveillée. Elle pensa également qu’il était préférable de ne pas partir en groupe mais seuls.

La veille de Noël 42, après avoir obtenu des villageois une carte rudimentaire, indiquant le chemin menant à une église sur la montagne, Léa et ses enfants, munis d’un petit sac contenant leurs maigres affaires ainsi que leurs papiers, dont les fameuses demandes d’émigration, se mirent en marche. Léa, 55 ans après les évènements, raconte (témoignage recueilli par son petit-fils, Ron) :

« Je ne sais pas comment j’ai pu faire tout ça, vraiment ! (..) Comme il commençait à faire sombre et que je ne pouvais toujours pas voir cette église, je me suis dit « Oh mon Dieu, où suis-je maintenant ? » et, tout à coup, un homme a surgit. Un homme très grand, qui s’arrêta et demanda « Où allez-vous ? » Je répondis que j’allais à Barcelone. Il dit alors que nous devions aller d’abord à Canda de la Mavella car Barcelone était très loin. « Je vais vous montrer. Vous êtes fatiguée d’être venue jusqu’ici avec ces enfants. Asseyez-vous ! » Il ouvrit un sac d’où il sortit du pain, du saucisson et une bouteille de vin. Il prit un couteau et coupa des morceaux et en donna à chacun, et à boire. Même Maxie mangea de ce pain et but du vin ! A ce moment-là, j’ai pensé à un ange. Un ange sur mon épaule... Je lui dis de ne rien dire aux Allemands, et il répondit «Maintenant c’est la nuit de Noël. Tout le monde est à l’église » Oui, mais pas lui ! Peut-être était-ce un ange, qui sait ? Vers une heure du matin, nous nous sommes levés et il me dit « Donnez-moi le garçon » Je remercie le Ciel qu’il le pris car j’avais des douleurs dans le ventre de l’avoir transporté tout ce temps. Il prit l’enfant, laissant son sac, et comme je lui demandais ce qu’il y avait dedans, il me répondit que c’était du sel, difficile à trouver en France et qu’il en rapportait d’Espagne. Il marcha avec nous pendant plus de deux heures puis il annonça « Je retourne maintenant. Marchez encore une heure à peu près et vous verrez une église, sur la droite » Je n’ai pas vu d’où il venait, ni où il est parti. Rien ! Alors dis-moi, qu’est-ce que c’est ? Pas un miracle ? Alors nous avons marché une heure ou deux. Les filles avaient des trous dans leurs semelles d’avoir tant marché. Et pour sûr, nous sommes arrivés et l’église était là ! »

Après une nuit de repos, ils repartent pour l’ultime étape avant la frontière, une ferme isolée en pleine montagne. Là, d’autres fugitifs se préparent, pour la plupart de jeunes hommes (en 1943, plus de 18500 Français passeront en Espagne dans l’espoir de rejoindre les Forces Françaises Libres de de Gaulle, la majorité se retrouvera dans les geôles franquistes) Le lendemain, exténués, les Lazega apercevront, enfin, les lumières clignotantes d’un village espagnol. Arrivés dans ce dernier, les autorités les conduiront à la ville la plus proche, Gérone, où ils seront arrêtés comme immigrants clandestins. Le 29 décembre 1942, leur premier jour de liberté se terminera dans une cellule. C’était également le premier anniversaire du petit Max. Oui, la liberté, en ces temps troublés, se faisait prier !

Grâce à un prêtre qui alertera l’Agence juive de Barcelone, ils pourront être libérés, puis dirigés vers Barcelone où on les logera. Les Lazega vont pouvoir enfin vivre normalement, pris en charge par des associations caritatives juives. Léa renouvelle ses demandes de visas pour les USA. L’attitude des diplomates américains en Espagne est alors très ambiguë. L’ambassadeur Carlton Hayes fait systématiquement obstruction à l’action des organisations juives visant à faire sortir du pays les réfugiés. Il soutient que son ambassade doit donner la priorité au sauvetage des membres des forces alliées, pilotes et équipages tombés en Europe occupée, et interdit à ses collaborateurs de participer à toute œuvre de secours en faveur des réfugiés. La politique américaine est carrément hostile à l’immigration de réfugiés juifs, et des instructions précises ont été données à toutes les ambassades et consulats encore en activité sur le continent européen : ajourner les demandes de visas, à l’infini..

 

ENCORE UN MIRACLE ? Début 1943, le gouvernement américain, suite à diverses pressions de la communauté juive, autorise l’immigration d’un certain nombre d’enfants réfugiés et de leurs parents. Le départ est prévu pour avril et Léa peut se réjouir de la tournure des évènements. Les miracles, elle y croit ! Mais au dernier instant, coup de théâtre, le State Department annonce que, seuls, les enfants pourront partir, pas leurs parents ! C’est un immense choc pour Léa qui doit décider rapidement : garder ses enfants ou les laisser s’en aller. Le cœur brisé, elle les confiera à l’Agence juive qui va les convoyer vers le Portugal, d’où un bateau, le « Serpa Pinto » appareillera pour les USA. Sa seule consolation est de savoir que désormais rien ne pourra plus menacer la vie de ses enfants. Mais cette histoire ne s’arrêtera pas là. La boucle n’était pas entièrement bouclée. Léa après avoir subit une grave opération à Barcelone, harcèle à nouveau le consul américain, mais toujours sans résultats. Il lui faudra patienter jusqu’en mai 1944 avant d’obtenir son visa pour les USA.

 

TRAGEDIE EN MER : Par un curieux hasard, Léa va voyager sur le même navire portugais, le « Serpa Pinto » qui avait transporté ses trois enfants ! Le 2 juin 1944 (4 jours avant le débarquement allié en Normandie) elle débarque à Philadelphie et y retrouve sa sœur, et plus tard ses chers enfants. Léa ne risquait pas d’oublier sa traversée de l’Atlantique. Il s’en est fallut de peu que celle-ci se soit transformée en catastrophe. En effet, le « Serpa Pinto » a été arraisonné par un sous-marin allemand, en dépit du fait que ce navire appartient à un pays neutre (le mot Portugal est peint en énormes lettres blanches sur ses deux flancs). Le commandant nazi menaça de couler le navire et ordonna l’évacuation des passagers et de l’équipage. Près de deux cents personnes se retrouvèrent isolées en pleine mer sur des canots de sauvetage. De longues heures d’angoisse. Pendant ce temps, le commandant allemand a envoyé un message radio à Berlin pour obtenir des instructions précises : torpillage ou non. Vers 3 heures de l’après-midi, le commandant annonçait que le « Serpa Pinto » était autorisé à poursuivre sa route. C’est alors qu’un drame se déroula: lors du transfert des passagers, des canots au navire, trois personnes tombèrent à la mer et s’y noyèrent. Le médecin du bord, un cuisinier et un bébé, âgé de 16 mois. La petite Béatrice était la fille d’un couple de réfugiés juifs polonais. Pour certains, le chemin de la liberté se sera révélé un piège mortel.

Liliane, lors d’une fête à son école
(Plouay, Morbihan, 1943)

 

 

UNE PETITE FEE JUIVE : Liliane était une petite fille de 10 ans, d’une grande beauté, aimée de tous, mais voilà, elle était juive et vivait dans un monde impitoyable. Comme tous les enfants de son age, elle allait à l’école publique de Plouay (Morbihan) jusqu’à ce jour fatidique du 4 janvier 1944, où les Allemands firent irruption et l’emmenèrent. Elle rejoindra sa mère, Sala, qui a été également arrêtée. Toutes deux seront dirigées plus tard sur Drancy, en même temps que Mademoiselle Benzon et M. Antony Fleur (voir ci-dessus). Elles périront à Auschwitz.

 

 

DEUX TEMOIGNAGES : Rachel Benzon nous confirme cette triste histoire « Oui, je la reconnais sur cette photo ? Hélas, c’est bien elle ! Elle était plus jolie encore que sur cette photo. Ses cheveux étaient très blonds, et sa mère qui était si brune. Elles ne se ressemblaient pas du tout. Sa mère me parlait souvent de Cracovie où elle était née. Je n’ai pas eu de nouvelles d’elles mais en tous cas nous avons été ensemble à Drancy.. » Roselyne Guiguen se souvient, elle aussi, car elle était dans la même école « On jouait souvent ensemble dans les champs. Elle confectionnait des poupées qu’elle nous offrait. Dans mon souvenir de petite fille, elle était très belle, un peu enveloppée de mystère, et paraissait plus âgée, plus mure que les autres enfants. Elle aurait habité avec sa mère à l’hôtel de Plouay. Et puis un jour, elle a disparu ! Mon Dieu, elle avait mon age. Comment ont-ils pu faire des choses pareilles à des enfants ? J’ai toujours pensé que j’aurais pu être, moi aussi, déportée (NDA : son père, résistant, avait été incarcéré par les Nazis pendant 2 ans). Plus tard, j’ai entendu que Sala, sa mère, par son caractère exubérant, n’avait guère été prudente, mais il est fort probable qu’elle ait été dénoncée. Il ne faut jamais oublier ça, jamais ! »

 

QUELQUES EXTRAITS DE LA PRESSE BRETONNE : Dès juin 1940, la presse bretonne se conformait aux exigences de l’occupant nazi. Peu résisteront à la pression. Le quotidien morbihannais « Le Nouvelliste » va, apparemment sans états d’âme particuliers, suivre les directives allemandes. 4 OCTOBRE 1940 : « Lorsque Pétain gouverne alors que Blum, Schrameck, Zay, Moch, etc. sont mis hors d’état de nuire, on ne peut dire qu’il n’y a rien de changé en France ! » Après avoir informé les lecteurs que le gouvernement de Vichy élaborait un statut des Juifs et que les Allemands avaient pris diverses mesures à l’encontre de ces derniers (recensement, affichage des commerces juifs) un long article donne le ton et précise, sans équivoque, qui sont les véritables ennemis de la nation « Il fallait s’y attendre, après des guerres dans lesquelles la responsabilité des organisations juives internationales a une part de premier ordre. Nous avons à la situer sur son véritable plan, qui n’est pas le plan religieux comme on va tenter de le faire croire à Londres, par exemple. Il ne peut s’agir en effet de s’en prendre aux Juifs à cause de leurs croyances et ce n’est certainement pas dans les intentions du gouvernement. Toute persécution religieuse est répréhensible et, si les catholiques français ont souffert des mesures d’exception prises contre eux sous l’inspiration de la juiverie et de la franc-maçonnerie, ils n’oublient pas que leur religion leur interdit la vengeance. C’est sur le plan politique qu’elle se pose. Il y a longtemps qu’en France un cri d’alarme avait été poussé mais on n’avait pas voulu l’entendre. On n’avait pas voulu voir que la victoire juive remportée au moment de l’affaire Dreyfus aurait de lointaines et profondes répercussions.. La période d’entre les deux guerres a vu le triomphe des manœuvres juives pour la main-mise sur notre pays. Elles aboutirent un jour à mettre le gouvernement de la France, pour notre malheur et pour notre honte, entre les mains d’un Blum, assisté de son cousin Moch.. «  Et de conclure avec ces mots terribles, lourds de conséquences pour l’avenir « C’est donc par un acte énergique et décisif de l’autorité souveraine que ce chancre politique doit être extirpé. Au mal doit correspondre un remède nettement approprié. La France ne se reconstituerait pas, pour son œuvre de relèvement pacifique, si elle n’accomplissait pas primordialement cette opération d’assainissement »

Le Coup de Balai Breton chassant les Juifs
(L’Heure Bretonne, novembre 1941)

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« L’Heure Bretonne », organe du Parti National Breton (qui prône l’indépendance de la Bretagne, et dans ce but collabore, plus ou moins ouvertement, avec les Nazis) va publier de nombreux articles antisémites. Un article daté de novembre 1940 exprime l’inquiétude née des recensements des Juifs. En effet, certains noms bretons sont à consonance juive, comme les Jacob, Daniel, ou Salaun (Salomon). Le journaliste s’empresse de rassurer le bon peuple en expliquant qu’ils n’ont rien à voir avec les fils d’Israël « On rencontre des Cohen. Je connais deux pêcheurs de ce nom, qui n’ont absolument rien de sémite. L’explication n’apparaît pas à première vue ; il n’en faut pas moins éviter à ces compatriotes des désagréments absolument immérités.. Les Juifs sont, et ont toujours été rares en Bretagne.. Il n’y a donc, en gros, pas de question juive chez nous. Les quelques « youpins » qu’il faudra expulser, le seront tout simplement à titre de « Français ». Donc pas d’erreurs ! et que tous les nôtres restent en paix ! » En juin 1941, un article, intitulé « Un grave problème pour la Bretagne de demain. La protection de la race bretonne » tente de démontrer la pureté de la « race bretonne ». Son auteur, puisant dans la dialectique raciale nazie, continue en traitant du problème de la « contamination raciale » et évoque ce péril, apparu au lendemain de la première guerre mondiale. Et de donner quelques exemples frappants : le scandale d’un sergent « nègre » commandant des soldats bretons à Quimper, des marchands de tapis, nord-africains et levantins « au profil inquiétant » ou des asiatiques « plus ou moins citoyens français suivre le bel exemple de leurs frères du Proche-Orient et de l’Atlas » Ailleurs, on trouve une dénonciation concernant plusieurs médecins juifs ayant osé pratiquer leur art en Bretagne. Le journaliste écrit « Il est donc de toute nécessité, urgent que les médecins bretons, pour se gaeantir de l’invasion juive et étrangère, se groupent et décident eux-mêmes la création d’un Conseil de l’Ordre des Médecins de Bretagne qui les protégera efficacement, en exigeant l’expulsion immédiate de tout médecin juif.. » L’auteur poursuit en citant un grand écrivain, et accessoirement médecin, M. Céline, qui voulait « virer tous les Juifs afin d’empêcher la pourriture de s’étendre chez nous » Le comble de l’ignominie sera atteint dans un texte traitant de la détention de 4500 Israélites au camp de Drancy « Nombre d’entre eux sont dans la force de l’age, capables d’un travail matériel productif. Il semble qu’en ces temps difficiles, une contribution puisse être demandée à chacun de ceux qui vivent sur le sol national et en vivent, ne fut-ce que chichement et à l’encontre de leurs anciennes habitudes.. il ne serait pas normal que les internés de Drancy et d’ailleurs, menassent une vie d’oisiveté.. il ne manque pas de petits métiers à leur faire exercer, de travaux guère fatigants à leur imposer. Cela n’aurait aucun caractère punitif.. qui veut manger doit travailler ! » Propos infâmes qui voudraient faire croire à une banale détention, alors que les conditions de vie étaient catastrophiques comme l’indique un rapport de novembre 1941, dressé par la Fédération des Sociétés juives de France « Toutes les autres misères (manque de chauffage, d’éclairage, de couchage, etc.) seraient supportables s’il n’y avait pas la faim qui minait la vie des internés.. les faits sont là pour le prouver, puisque tous les libérés interrogés ont perdu de 15 à 20 kilos. Cela n’a rien d’étonnant lorsqu’on voit quelle était la nourriture allouée aux internés.. » Juillet 1942, le même journal nous informe du nombre de Juifs recensés et commente « Il n’est pas sans intérêt, en ces temps d’étoiles jaunes, de faire connaître le nombre de Juifs résidant en Bretagne : ces chiffres sont ceux du recensement d’avril 1941. Cotes du Nord : 197 ; Finistère : 151 ; Ille et Vilaine : 268 ; Loire Inférieure : 717 ; Morbihan : 104 (total de 1437 personnes) La proportion est infiniment moins grave qu’à Paris. Tous les Bretons ne peuvent, d’ailleurs, que s’en féliciter ! »

(NDA : d’après nos recherches, il semble que ces statistiques soient assez éloignées de la réalité. En extrapolant d’après les données morbihannaises, ce nombre pourrait être facilement doublé. Un grand nombre de personnes ne s’étant pas déclarées en tant que Juifs)

APRES LA SHOAH : 60 ans plus tard, qui se souvient des victimes de la barbarie nazie ? Le temps efface inexorablement leurs traces et seules, les commémorations officielles annuelles, nous les rappellent. Une à une, les lumières de la mémoire s’éteignent. Le flambeau où brillent ces âmes consumées dans le brasier nazi est désormais en nos mains, et c’est au tour des jeunes générations de le tenir haut, à la face du monde ! Tâche, oh combien difficile dans un contexte où se réveillent les vieilles haines raciales, sous couvert de prises de position politique. Un temps où les bourreaux triomphent et où leurs victimes sont avilies, méprisées. Un temps où le mot « nazi » est appliqué à tous ceux qui dérangent un certain « ordre ».. tandis que brûlent synagogues et écoles, un peu partout dans le monde..

Nous ne pouvons oublier, en ce qui nous concerne, les 60 victimes juives que nous avons pu recenser lors de nos recherches dans le Morbihan. Il conviendrait pourtant d’y ajouter un certain nombre de personnes qui ne figurent jamais dans les froides statistiques de la Shoah. Nous voulons évoquer toutes celles qui ont vécu ces temps tragiques et qui ont survécu, par miracle (et grâce à tous ceux qui ont tendu une main secourable aux persécutés) : en particulier, les enfants de l’époque, dont les parents ont été emportés par la furie nazie. Victimes oubliés du grand massacre, ils portent en eux un fardeau terrible, et le temps n’a pas réussi à en alléger le poids. Pour beaucoup d’entre eux, la Shoah n’est pas affaire du passé, elle est, à jamais, présente dans leurs cœurs.

Enfin, en guise de conclusion, nous rappellerons, très brièvement, le rôle ignominieux, joué par les démocraties, celles-la mêmes qui luttèrent contre les Nazis. Comment oublier, et encore moins pardonner, cette politique des « portes fermées » aux réfugiés juifs, qui fut menée par les Etats-Unis, le Canada et la Grande-Bretagne, pour ne citer que les « champions » en la matière ? Politique (apparemment, universelle) conduite dès l’avènement de Hitler au pouvoir ! Les conférences d’Evian et des Bermudes, parodies de justice, le prouvèrent et démontrèrent, avant tout, le refus des démocraties de faire face à la tragédie juive. Chaque nation put trouver d’excellentes raisons pour ne pas accepter d’accueillir les persécutés. L’alibi économique fut largement utilisé, bien entendu. Un délégué officiel canadien prononça ces mots qui éclairent crûment la scène du drame « One is too many ! » :

« Un est (même) de trop ! » Et nous rajouterons pour ce dernier pays, que seuls les Juifs agriculteurs pouvaient espérer obtenir un visa. Ou comment opérer une subtile ségrégation ? Celle-ci fut, d’ailleurs, encore appliquée dans les années de l’après-guerre. Nous terminerons en posant la question suivante « était-il vraiment impossible d’intégrer au sein des nations « dites libres » (démocratiques ?) six millions de personnes ? »  Hélas, l’Histoire a tranché. Six millions de visas refusés !

 

 

REFERENCE :  Ilan Braun. A la Croisée des Destins. 2002 (manuscrit inédit)

REMERCIEMENTS : Me Klarsfeld ; Franck Marché; et tous les témoins qui nous ont fait confiance

 

 

 

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